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Compter ses pas : pour quoi faire ?

Parmi l’ensemble des outils numériques permettant aujourd’hui de tracer ses états physiques et ses activités, les compteurs de pas – ou podomètres – prennent une place prépondérante. Intégrés par défaut dans la plupart des montres et des bracelets connectés, ils font aussi partie des applications natives de nombreux smartphones. Le département SENSE s’est penché sur l’adoption de ces outils afin de connaître les motivations des utilisateurs, leurs usages des mesures de pas et leurs sensibilités à l’égard des données personnelles générées. Au-delà du seul usage des podomètres, ces comportements d’adoption éclairent plus largement le rapport des individus aux données de bien-être et de santé issues des objets connectés.

Les usages des podomètres s’inscrivent dans le mouvement plus global du Quantified Self, qui revendique une amélioration de la connaissance de soi par les chiffres et assure la promotion des outils numériques permettant de tracer toutes sortes d’états physiques, psychiques et d’activités personnelles. Ses opposants indiquent que l’émancipation individuelle par la connaissance de soi, de même que les bénéfices individuels et collectifs en termes de prévention médicale, sont illusoires. Gadgets inutiles, voire dangereux, les outils numériques proposeraient des mesures non fiables et leurs usages développeraient des comportements de contrôle de soi anxiogènes et contreproductifs en matière de santé. L’enquête qualitative que nous avons menée auprès de 20 utilisateurs de podomètres (Fitbit, Jawbone, Withings, Garmin, Apple Health, Google Fit, Endomodo…) documente ce débat par une analyse fine de la réalité des usages.

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DES PROFILS PLUTÔT ACTIFS

La mesure de pas paraît typique des mesures de routinisation décrites dans nos précédents travaux [1] et qui servent à prendre une bonne habitude : en l’occurrence, s’encourager à marcher pour lutter contre la sédentarité. Il ne s’agit a priori ni d’une mesure de surveillance pour contrôler un paramètre à risque (comme le surpoids), ni d’une mesure de performance pour accompagner le suivi d’un effort en vue de réaliser un objectif (comme les performances sportives). L’examen des motivations des utilisateurs le confirme : la plupart espèrent juste « marcher suffisamment ». Le suivi d’une activité sportive (et notamment la course à pied) ou la mise au régime sont deux contextes classiques pour s’initier à la mesure de pas. Les jeunes en quête d’une régulation de leur hygiène de vie (sommeil, régularité des repas, etc.) sont également concernés. Quel que soit le nombre de pas qu’ils parviennent à effectuer en moyenne chaque semaine (de 4 000 à 15 000 environ), tous les interviewés estiment satisfaisant l’usage du podomètre. Un tiers sont satisfaits de voir qu’ils peuvent marcher plus. Ceux-là apprécient les notifications de félicitation, les statuts récompensant leurs efforts, et aiment se lancer des défis. Alexis, 38 ans, témoigne : « À la fin de la journée, si je suis à 9 800, je vais peut-être prendre mon courage à deux mains, et aller descendre les poubelles pour faire mes 10 000 pas avant minuit ». Un deuxième tiers des enquêtés sont satisfaits de vérifier qu’ils marchent assez : ils apprécient d’avoir un retour sur leur nombre de pas, mais n’ont pas besoin d’outils pour se motiver. Ainsi Marine, 25 ans, témoigne : « Si je faisais moins attention, je n’aurais pas acheté ce bracelet non plus. ». Un dernier tiers réunit des personnes satisfaites de mettre la marche à l’agenda de leur quotidien : garder un objectif de pas, même non atteint, est signe qu’ils prennent soin d’eux. Ainsi, Manu, 47 ans, se rassure : « Si on me demande si je fais du sport, je vais dire non. Si on me demande si je marche, je vais dire non. Mais là je me dis – Ah si, quand même ! ». Plutôt que de générer des usages anxiogènes, notre enquête constate plutôt que les podomètres renforcent ou confortent l’estime de soi tout en ne produisant pas d’effet miracle : les enquêtes quantitatives constatent, comme nous, que seuls environ un tiers des utilisateurs de podomètres augmentent un peu leur nombre de pas après l’adoption de l’outil [2]. Les outils « ratent » en quelque sorte leur cible en étant largement adoptés par des sportifs ou de bons marcheurs (ayant un travail non sédentaire ou pratiquant des marches d’agrément).

DES PARCOURS D’USAGE DIVERSIFIÉS

Le tableau ci-dessous résume les caractéristiques des usages selon les principaux parcours observés. L’abandon des outils testés et l’usage intermittent du tracking s’inscrivent comme autant de manières d’utiliser les outils.

TABLEAU 1 - FR

Pour ceux qui ont adopté les outils de manière durable, la mesure de pas accompagne désormais leur activité de marche, soit par des bilans chroniques (adeptes distanciés), soit par des lectures quotidiennes ou pluri quotidiennes (adeptes compulsifs). Ils justifient souvent leur besoin d’un accompagnement par l’instabilité de leur cadre de vie (travail en mobilité, absence de routines). L’équilibre entre pas effectués et objectif leur semble difficile à atteindre sans être guidés. Leur besoin d’être accompagné par l’outil est également lié aux gratifications qu’il procure : l’affichage d’un objectif atteint constitue une source d’attachement à leur « coach ». Le goût pour ces gratifications est particulièrement marqué chez les personnes qui s’efforcent par ailleurs de suivre un régime. Avant cette adoption de l’outil en mode « accompagnement », tous les adeptes témoignent être passés par une phase de test.

Durant le test, l’outil est découvert, pris en main : le nombre de pas faits par jour constitue alors une information inédite. Les utilisateurs évaluent en nombre de pas des parcours dont ils ne connaissent pas le kilométrage (domicile/travail, poste de travail/cantine…). Ils s’étonnent des différences entre jours travaillés et week-ends, entre randonnées et séances de shopping. Certains restent des « testeurs », qui n’essayent pas d’ajuster leur comportement. Soit leur nombre de pas est conforme à l’objectif inscrit par défaut dans les outils, soit ils estiment ne pas avoir besoin d’atteindre cet objectif, soit encore ils estiment n’avoir ni le temps, ni la motivation.

Pour de nombreux interviewés, au contraire, une deuxième phase d’ajustement s’ensuit. Les utilisateurs cherchent alors à réajuster leur comportement de façon à faire coïncider la valeur mesurée avec leur objectif. Les ajusteurs s’efforcent de trouver de nouveaux repères, non pas en se fixant sur les seules mesures de leurs compteurs de pas, mais dans leur environnement (sortir plus tôt sur la ligne de bus, éviter la voiture pour aller chez le boulanger, profiter de la pause déjeuner pour marcher, etc.). Ils abandonnent les outils dès lors que les nouveaux repères sont acquis. Toutefois, au gré d’un changement dans leur travail ou dans leur vie familiale, ils envisagent de reprendre l’usage d’un podomètre pour ajuster leurs possibilités de marche à leur nouveau contexte de vie. Pour les adeptes des outils en mode continu, la phase d’ajustement semble s’éterniser. Ils se maintiennent dans une forme de qui-vive, et cherchent à ajuster quasiment en temps réel pour les plus compulsifs, leur trajet à pied à leur objectif de pas quotidien.

Loin des logiques du life logging, les usages intermittents des capteurs d’activités ont tout leur sens. Selon les « ajusteurs », c’est bien parce que l’outil est utile et efficace que son usage ne se prolonge pas. Au contraire, pour les « adeptes » des outils, l’abandon de l’outil de mesure signifierait un abandon de leur vigilance à marcher suffisamment.

DES MESURES INCOMPARABLES

Les mesures de routinisation (nombre de pas, de cafés, de cigarettes, etc.) ont la particularité de poser la question du « bon » chiffre à atteindre. L’objectif des 10 000 pas est perçu comme une préconisation de l’OMS. Ce chiffre correspond à 8 kms par jour soit 1h30 de marche. En réalité, l’institution préconise seulement 30 à 60 minutes d’activité modérée sur 5 jours en plus de l’activité normale. L’écart entre les deux préconisations masque cette « activité normale », non prise en compte dans l’objectif de l’OMS. La diffusion des outils a opéré un formatage fort des représentations sur l’objectif simplifié des 10 000 pas par jour pourtant discuté par les experts [3] : tous les enquêtés s’accordent à penser qu’il s’agit là d’un bon objectif. Ils jugent l’unité de pas commode et la valeur de 10 000 « atteignable, mais pas trop facilement ». Pourtant certains en sont loin. « Sincèrement, c’est dur ! Sur une semaine, je dois faire en moyenne 3 500 pas par jour » avoue Céline, femme au foyer de 47 ans.

Si la diffusion des podomètres participe de la diffusion de la nouvelle norme des 10 000 pas, pour autant elle ne régule pas fortement les pratiques : chaque utilisateur interprète à sa manière ce qui doit être compté comme pas et négocie l’ajustement entre activité constatée et objectif inscrit dans leur interface.

Certains convertissent différentes activités en pas (marche, course, vélo, discothèque…) allant parfois jusqu’à entrer manuellement des valeurs. D’autres comptent exclusivement leurs pas, mais de deux manières différentes. Les uns tracent tous leurs pas du lever au coucher, tandis que les autres n’enregistrent que leurs sessions de marche. Ainsi Thierry, 55 ans, sportif et bon marcheur, précise : « C’est comme respirer, je ne sais pas si un jour on comptera le nombre de respirations qu’on fait par jour ». Au contraire, Anne, 44 ans, explique « Dans mon esprit, les pas que tu fais dans la journée pour aller à la photocopieuse ne sont pas des pas. Tous les piétinements dans la journée, je ne les compte pas. » Concrètement, elle ne s’oblige pas à avoir son smartphone toujours sur elle, mais elle le prend pour aller marcher. De fait, les mesures effectuées par les uns et les autres ont beau être exprimées par une même unité en nombre de pas, elles n’ont rien de comparable.

Le rapport que chaque interviewé entretient avec l’objectif des 10 000 pas par jour est également variable. Beaucoup acceptent des grandes différences d’un jour à l’autre, notamment entre semaine et week-end. D’autres maintiennent l’objectif des 10 000 pas dans l’interface, mais s’accordent, dans leur tête, un objectif différent ajusté à leur situation. Ainsi Marine, 25 ans, équipée d’un Jawbone Up, se sait sportive et fait plusieurs heures de danse par semaine. Elle explique : «Je sais que les 10 000 pas, je les atteins très rarement. Mais en général, je suis autour des 6 000, 7 000. Et en fait, ça me suffit ! ».

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WELLNESS : PENSER LES ALIGNEMENTS MULTIPLES

Les podomètres diffusent un objectif des 10 000 pas dont le principe n’est pas discuté par les utilisateurs. En revanche, leurs pratiques ne s’alignent pas, ni sur cette norme, ni les unes sur les autres. Chacun compte à sa manière et ajuste mentalement son objectif en fonction de divers paramètres (contraintes et priorités, problème ou non de surpoids, etc.). À l’exception d’une famille équipée, les usages du podomètre sont individuels et, même si les données ne sont pas jugées très sensibles, elles ne sont pas partagées. Elles accompagnent les individus dans leur hygiène de vie, mais de manière discrète, à l’abri de tout regard. S’ils acceptent le retour sur leur quotidien que leur proposent leurs outils, c’est que ces derniers ne leur imposent rien. « C’est moi qui le contrôle » revendique Georges, 54 ans. En réalité, ce contrôle est ténu sur certains aspects. Les lieux de stockage des données et les possibilités de réutilisation par des tiers ne sont, par exemple, pas connus.

À l’heure où le marché de ces capteurs s’oriente vers du B to B (marché des mutuelles, des assureurs et du corporate wellness), l’absence de sensibilité des interviewés à la circulation de leurs données de pas ne veut pas dire qu’ils sont prêts à les partager. Sans adhésion des personnes équipées à ces réutilisations, les mesures risquent de rester trop singulières pour être comparables.

Par ailleurs, nous avons vu que l’estime de soi est davantage un moteur pour l’usage des outils que leur efficacité à aligner chacun sur l’objectif des 10 000 pas. Les cadres collectifs d’utilisation des outils devront éviter tout risque de perte d’estime de soi qu’entraîneraient des alignements autour d’objectifs inappropriés et stigmatisants. Enfin, il convient de souligner que l’intermittence du traçage et la fragmentation dans le temps de la mesure de soi sur des outils diversifiés constituent une réalité aujourd’hui répandue. Les technologies réflexives fournissent des appuis parmi d’autres pour alimenter le regard sur soi et guider les conduites. Elles n’ont pas vocation à occuper une place prépondérante dans l’orientation de nos comportements.

PERSPECTIVES…

Les podomètres et autres capteurs d’activités, se retrouvent le plus souvent embarqués dans nos smartphones, et c’est la partie sans doute la plus visible, pour le grand public du rapprochement entre le secteur des télécommunications et celui de la santé. Orange travaille aujourd’hui, dans le cadre d’un consortium et de partenariats avec des CHU,  sur des solutions bien plus fines et fiables autour de la détection d’activité physique par des capteurs et, plus généralement,  à proposer des données de bien-être et de santé issues de l’usage des téléphones. Dans cette exploration, de véritables innovations technologiques sont en cours, notamment autour de l’actimétrie.

Circonscrite à l’analyse d’usage des seuls podomètres, l’étude met en évidence des comportements d’adoption plus larges qui oscillent entre trois attitudes : l’usage de ces technologies pour la routinisation, la surveillance et la performance. C’est à l’aune de ces modes d’appropriation qu’il faudra continuer l’analyse des usages des prochaines innovations en matière de données de santé et de bien-être, de dépistage de risques, de prévention et de suivi des personnes, en écoutant  les parties prenantes et en premier lieu les individus concernés par ces données.  Ceci semble une condition sine qua non pour que les solutions techniques les plus prometteuses et responsables rencontrent un réel succès.

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