aucun commentaire

Le digital au service de l’emploi informel en Afrique

Selon un récent rapport de la Banque mondiale [1], au cours des dix prochaines années, au mieux un quart de la jeunesse d’Afrique subsaharienne trouvera un emploi salarié. La plupart des jeunes finiront par travailler dans le même secteur que leurs parents, c’est-à-dire dans des exploitations agricoles et des entreprises individuelles informelles. Ce constat conduit les acteurs du développement à investir dans ce « secteur informel qui a été traditionnellement négligé ». Cette inflexion des politiques publiques se double d’une évolution des modalités d’accompagnement. Elles mettent notamment l’accent sur la nécessité d’impliquer une pluralité d’acteurs, dont les entreprises privées, dans le cadre de partenariats public-privé (PPP), en cohérence avec les nouveaux objectifs de développement (Sustainable Developpement Goals).

LE RÔLE DES PARTENARIATS POUR SOUTENIR LE SECTEUR INFORMEL

Lancé en 2013 dans le cadre de Bel Access, incubateur social du Groupe Bel, le programme Sharing Cities s’inscrit dans cette perspective. Il a pour objectif de faire appel à des réseaux existants de vendeurs de rue pour commercialiser les produits de la marque La Vache Qui Rit, dans plusieurs grandes villes de pays émergents.

L’idée d’un partenariat avec Orange vise à accompagner les défis d’un passage à l’échelle en capitalisant sur les usages des technologies. Elle est née d’une triple interrogation quant à la maîtrise des coûts unitaires de la formation des vendeuses de rue (qui jusqu’alors ne mobilisait pas les technologies), à une possible optimisation dans le suivi et l’animation de ce nouveau réseau de distribution et à un enrichissement via le mobile des services offerts dans le cadre de la politique d’incentives sociaux (accès à des applications pour l’éducation des enfants, assurance santé, accès à des services financiers, tarifs préférentiels pour les coûts de communication ou les terminaux).

Comme les marges dégagées par la vente des portions de fromage ne permettent pas une rémunération monétaire suffisante de ses vendeurs, le programme apporte un complément de rémunération sous forme d’incentives sociaux. Outre la formation à des compétences spécifiques sur les produits Bel et générales (telles que la maîtrise de la chaîne du froid, les règles d’hygiènes, ou la tenue de cahier de compte), le programme offre une assurance en cas de maladie pour financer la scolarisation de leurs enfants. Selon une étude [2] conduite dans les deux premiers pays (Vietnam et RDC) où le programme a été déployé, une augmentation de 49% du revenu des vendeurs a été observée, ce qui justifie les financements publics reçus par Bel dans le cadre de l’aide au développement.

À horizon 2025, l’objectif est d’intégrer 80 000 vendeurs de rue dans une trentaine de villes dans le monde.

QUE SAIT-ON DES VENDEUSES DE RUE ?

Le premier pays choisi pour l’expérimentation des services issus du partenariat a été la Côte d’Ivoire. La quasi-totalité des personnes en emploi y exercent dans le secteur informel (91,8%) et une personne sur deux vit sous le seuil de pauvreté [3]. Avant le lancement officiel, une enquête exploratoire par questionnaire auprès de 70 vendeuses et une analyse de la base clients et des Comptes Rendus d’Appels (CRA) pour celles qui avaient une SIM Orange, ont été conduites en 2015 et 2016.

Nous restituons ici ces premiers résultats d’un protocole de suivi longitudinal qui mobilise des données qualitatives et quantitatives (internes et externes) visant à dégager leurs profils socio-démographiques, préciser leurs activités professionnelles et leurs attentes, valider l’opportunité des services proposés et la pertinence des outils mis à disposition de Bel par Orange.

Il ressort que les vendeurs ont les caractéristiques suivantes : 97% sont des femmes, l’âge moyen est de 38 ans, 81% sont de nationalité ivoirienne, 50% déclarent ne pas avoir été à l’école. Une proportion assez proche de la dernière enquête ménage [3] de 2015 qui rapportait que 49,3% des ivoiriens déclarent avoir fréquenté l’école primaire, ce taux étant de 54,5% pour les femmes vivant à Abidjan et appartenant à la tranche d’âge 35-39 ans. Le tableau ci-après restitue les caractéristiques moyennes des vendeuses selon leur activité.

Source : étude J. Carcano, menée pour le programme Bel Access (2015)

Selon leurs activités (vente de pain, légumes, fruits, sandwichs), leurs bénéfices moyens quotidiens varient de 4,2€ à 5,2€, ce qui les place au-dessus du seuil de pauvreté. Les vendeuses déclarant une activité de vente de pain sont celles qui affichent simultanément les plus faibles taux de fréquentation à l’école et bénéfice journalier moyen, suggérant un lien entre le niveau d’éducation et de revenu ; elles sont d’ailleurs 40% à ne pas connaître leur chiffre d’affaire quotidien. Cette activité de vente de pain mobilise aussi des compétences moins complexes comparativement à celle de fruits et légumes (gestion de stock) ou de sandwichs (transformation du produit) et ne nécessite pas de stand fixe, fût-il rudimentaire.

La moyenne des bénéfices explique un niveau de dépenses consacrées à la téléphonie mobile au-dessus des dépenses moyennes habituellement constatées sur ce poste. Les vendeuses dépensent 350 FCFA/j (0,53€), soit 11% de leur bénéfice quotidien.

Ces dépenses sont générées, pour l’essentiel, par un usage voix de leur mobile à des fins personnelles. Toutes les vendeuses de rue possèdent un mobile. 77% des répondantes utilisent le téléphone dans le cadre de leur travail, mais 27% déclarent qu’il est indispensable pour l’activité. Seules 20% savent envoyer des SMS et très peu utilisent le répertoire (« je sors mon petit carnet pour trouver le bon numéro »). Enfin, seules 7% ont un smartphone, et peu savent réellement en manipuler toutes les fonctionnalités.

L’enquête pointe également que 17% utilisent déjà une solution de paiement mobile, 77% épargnent et 57% déclarent être intéressées pour l’utiliser dans le futur des solutions de mobile banking.

L’analyse de la localisation peut être utile à ces vendeuses pour négocier avec les collectivités et les administrations locales des espaces aménagés pour l’exercice de leurs activités. En plus d’un espace protégé, ces entrepreneuses ont aussi besoin de services tels que la sécurité, les installations sanitaires, l’électricité, le transport et l’approvisionnement en eau. Ces services ne sont pas mis à disposition par les autorités locales, une décentralisation politique inefficace et un statut juridique ambigu privant ces entreprises informelles de participation à la gouvernance locale [4]. Une visualisation des zones d’activités et des infrastructures actuelles (absentes ou défaillantes) pourrait faciliter la prise en compte des besoins auprès des autorités publiques.

À ce stade, les données ont seulement mis en lumière les zones d’activités et de résidence des vendeuses, ainsi que leur mobilité (figure 1).

Figure 1 : Localisation géographique des vendeuses de rue issue des Comptes Rendus d’Appels du 3 février 2015

L’analyse des graphes sociaux a pour objectif de suivre l’évolution dans le temps des relations que les vendeuses de rue peuvent avoir entre elles et de mesurer l’efficacité des actions visant à dynamiser cette communauté. Les bénéfices attendus sont un renforcement des échanges de bonnes pratiques, une capacité de ces collectifs à négocier au mieux les prix avec les fournisseurs et à faire valoir leurs droits auprès des pouvoirs publics, ou encore une mise en commun de leur épargne.

On constate cependant très peu d’interactions entre les vendeuses. L’enjeu pour le community manager de Bel va donc être de trouver les leviers d’action, afin de favoriser les mises en relation pour un intérêt mutuel.

ADÉQUATION DES SERVICES DIGITAUX AUX PROFILS ET ATTENTES DES VENDEUSES DE RUE

Les usages préexistants du mobile et les dépenses associées mettent en relief que le canal de communication à privilégier est la voix et qu’il existe un fort potentiel autour des services liés à Orange Money.

Très peu de vendeuses de rue utilisent le SMS, en toute vraisemblance parce qu’elles sont peu à l’aise avec l’écrit. L’intégration des fonctionnalités offertes par la plateforme M-Tew [7] dans le parcours de formation proposé par Bel pourrait avoir des effets bénéfiques. L’idée est ici de capitaliser sur des expériences de mobile learning menées pour d’autres cibles dans des contextes similaires. Comme le montre IFADEM pour la formation continue des maîtres à Madagascar [5], l’usage du mobile et des services issus de M-Tew apporte une valeur ajoutée pour augmenter les compétences attendues comparativement aux formations ne faisant pas appel à cette technologie. Le profil des vendeuses de rue invite ici à utiliser parcimonieusement l’écrit pour les messages d’information, les évaluations formatives, les foires aux questions et les enquêtes.

Les résultats IFADEM Madagascar montrent également que les échanges entre pairs renforcent les acquisitions de connaissances. L’analyse des dépenses de communication des vendeuses de rue invite à penser que les échanges collaboratifs peuvent être renforcés à moindre coût pour les vendeuses de rue, en incitant celles-ci à utiliser l’offre Orange Community. Avec cette offre tarifaire, dérivée des offres B2B, les appels intra « flotte » sont en effet gratuits dès lors que l’ARPU mensuel est supérieur à 3000 FCFA – un palier que plus de 70% des vendeuses franchissent déjà. Et en-deçà de ce palier, l’appel entre pairs est facturé à moindre coût. Cette offre initiale a été enrichie avec d’autres services afin d’attirer, intégrer et fidéliser les vendeuses pour faire vivre cette communauté au-delà de la formation.

À cet effet, des actions de promotion telles que l’envoi de cash via Orange Money, le subventionnement partiel ou la gratuité pour l’équipement de smartphones, un accès au crédit facilité pour accompagner le développement de leurs activités, la mise à disposition d’applications éducatives pour les enfants, seront testés.

Figure 2 : Photo d’un point de vente au sein d’un établissement scolaire d’Abidjan

BÉNÉFICES COLLECTIFS DES FORMATIONS AUX RÈGLES D’HYGIÈNE DU PROGRAMME SHARING CITIES

Faut-il rappeler que « des interventions dans le domaine de l’hygiène, y compris l’éducation à l’hygiène et le simple fait de se laver les mains peut réduire de 45% le nombre des cas de maladies diarrhéiques.» [6].

Un entretien avec la directrice d’un des établissements scolaires où des vendeuses ont installé leur stand et l’analyse du cahier d’infirmerie attestent que les cas de maladie liés à une mauvaise hygiène et l’absentéisme consécutif des enfants ont baissé drastiquement après l’application des règles apprises dans le cadre du programme. Outre que les « Mamas » les appliquent pour une meilleure « tenue » de leurs stands, elles les diffusent également auprès des élèves (ex. des bassines d’eau ont été mises à disposition des enfants pour se laver les mains avant les repas), amorçant un cercle vertueux.

CONCLUSION

Les résultats préliminaires de l’étude sur l’initiative Sharing Cities du groupe Bel illustrent, d’une part, l’intérêt pour un groupe agro-alimentaire à soutenir et développer le secteur informel [8] et, d’autre part, les retombées en termes de productivité et de revenu disponible pour les bénéficiaires du programme. Ces effets attendus et les impacts indirects liés à une meilleure hygiène justifient un passage à l’échelle plus conséquent.

L’adéquation entre le profil des vendeurs de rue et les offres Orange qui leur ont été proposées ouvre de nouvelles pistes en termes d’usages, notamment autour d’échanges de savoirs facilités par le mobile (formation numérique, partage entre pairs et animation) au sein de ces communautés que l’on vise à développer.

Laissez-nous votre commentaire