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Orange explore la photographie connectée

La photographie est aujourd’hui un domaine en plein essor : succès d’Instagram et de Snapchat, lancement récent par Google et Facebook d’applications permettant l’échange de photos, développement des offres de stockage en ligne… Orange occupe une place privilégiée dans le développement de ces services, notamment par sa qualité de leader pour le réseau 4G. C’est pourquoi nous avons voulu en savoir davantage sur les usages réels qui se cachent derrière cet engouement pour la photographie en nous focalisant sur les rapports entre smartphone et photographie et en interrogeant les pratiquants eux-mêmes.

Le smartphone à l’origine de nouvelles pratiques photographiques ?

Depuis les années 2000 et la désaffection progressive à l’égard de la photographie argentique, la pratique photographique s’est considérablement modifiée. Cet article se propose de montrer que le véritable bouleversement ne peut se réduire à la simple numérisation des prises de vue, mais réside également dans l’avènement du smartphone, outil convergent et connecté, en tant que dispositif privilégié par les amateurs dans leur pratique photographique. Nous présentons ici deux aspects de cette rupture d’usages, la « photographie continue » et la « photographie sociale».

Nous nous appuyons sur une étude sociologique menée par entretiens et carnets de bord auprès de 20 photographes amateurs.

La « photographie continue »

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Tout d’abord, les entretiens font apparaître une large prédominance du smartphone comme outil de captation, l’appareil photo restant le plus souvent cantonné aux évènements familiaux. Le premier changement opéré par le smartphone concerne l’abondance de photographies, avec l’apparition de nouvelles formes de photographies. Les photos « utilitaires » se multiplient, telles que les photos en magasin (pour pouvoir comparer les prix ou éviter les erreurs d’achat), les photos dans la rue (les affiches annonçant des évènements culturels, les horaires), les photos à valeur de preuves en cas de litiges, les photos d’écrans d’ordinateur pour sauvegarder rapidement des informations internet…. Toutes ces photos sont décrites par les interviewés comme incontournables aujourd’hui pour leur vie quotidienne : « C’est ma mémoire, mon 2è cerveau » nous dit une jeune femme. Leur durée de vie plutôt limitée et leur utilisation le plus souvent individuelle (« pour soi-même ») les distinguent des photographies classiques.

Outre les nouveaux sujets de photographie, nous assistons à la naissance d’un nouveau rapport à la pratique photographique elle-même, pour lequel nous avons repris le terme de « photographie continue » (Kink et al. 2007). Les interviewés se dépeignent comme constamment à l’affut d’objets à photographier, objets parfois insolites, tels les insectes croisés au détour d’un chemin ou les lavabos « design » d’un restaurant. « Dès qu’il y a quelque chose qui me plaît sur l’instant, je le prends en photo » nous confie l’un d’eux. Les interviewés paraissent souvent embarrassés, à la fois enthousiastes de cette soudaine liberté donnée par le smartphone et conscients de la « futilité » de leurs usages réels : « C’est la honte, c’est n’importe quoi des fois » juge l’une d’eux après nous avoir décrit sa dernière photographie. Le smartphone étant toujours à portée de main, tout se passe comme s’il fallait enregistrer tout ce qu’on rencontre, tout ce qu’on ressent, tout ce qu’on vit, à la manière d’un « touriste du quotidien, prêt à faire image dans n’importe quelle situation ». (Gunther, 2014)

 

La photographie sociale

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Le deuxième grand changement opéré par le smartphone réside dans sa spécificité de dispositif convergent. Contrairement aux appareils photos classiques, l’outil de capture est ici simultanément un outil de communication et de partage. Peuvent ainsi émerger de nouvelles formes de photographies, parmi lesquelles la photographie comme lien et la photographie comme exposition de soi.

La photographie comme lien

L’échange de photographies est parfois un prétexte pour maintenir un lien tout au long de la journée avec un proche. Un interviewé évoque ainsi le lien avec son épouse : « Elle m’envoie toute sa vie courante. C’est pas des photos qui ont beaucoup d’importance mais c’est pour faire partager des moments. » Ici on voit que c’est avant tout la matérialisation du lien qui compte et non véritablement l’objet photographié. La photo est prise d’emblée dans un but de communication, et n’a de valeur que parce qu’elle est communiquée. La photographie comme lien peut également se développer autour d’une passion commune comme ce groupe d’amis qui poste sur un site de réseau social les photos des belles voitures croisées dans la rue.

A l’instar de ce que proposent des services tels Snapchat, nous observons donc les prémices de nouvelles formes de communication, par photos interposées. Au vu des récits récoltés, il semble également qu’on assiste au développement d’une nouvelle compétence, la « capacité à traduire une situation sous forme visuelle » (Gunther, 2014). La photo devient alors message à part entière, comme chez cet interviewé envoyant par mms à son amie la photo du volant de sa voiture, sans aucun commentaire, pour lui signaler qu’il serait en retard à leur rendez-vous.

La photographie comme exposition de soi

Grâce au smartphone, la photographie participe également aujourd’hui à l’« expressivisme digital » (Allard, 2008). Les interviewés publient de nombreuses photos sur les sites de réseau social, telles leurs photos de vacances ou celles de leurs enfants. Certains utilisent ces espaces pour afficher leurs goûts culturels, comme cet interviewé qui lorsqu’il va au Cinéma, prend en photo l’affiche du film, pour pouvoir la poster  sur Facebook à la sortie de la projection, assortie d’un commentaire sur ce qu’il en a pensé. Ici les photographies sont prises et postées dans une démarche d’ « exposition de soi comme technique relationnelle » (Cardon, 2009) permettant d’initier et nourrir des échanges au sein de son réseau social, avec une attention très forte à l’image de soi véhiculée par ces photos.

A travers ces exemples, nous avons vu à quel point le smartphone aujourd’hui bouleverse la pratique photographique, évoquant une véritable « numérimorphose » (Combes, Granjon, 2007). Chez les plus fervents pratiquants, il semble même que l’enjeu dépasse la photographie en tant que telle  : « Leur vie de tous les jours prend de nouvelles couleurs […] Ils la regardent comme un monde à photographier. » (Cox et al. cité par Crepel M., 2008)

Vos commentaires

    • 25/11/2015 – 01h29 | Edouard

      Bonjour,
      Avez vous effectué une recherche selon la perspective historique ?
      Lors des Rencontres International de Photographie d’Arles en 2015, il y avait une retrospective Stephen Shore sur ses photographies du quotidien. Même à l’époque « argentique » certains, mais en nombre très limité et mu par une passion très forte, se promenaient déjà en permanence avec un appareil photo et prenaient en photo leur quotidien. Il leur fallait néanmoins attendre de « percer » comme artiste pour partager leurs oeuvres via des expositions et des livres
      http://stephenshore.net/photographs/six/index.php?page=1&menu=photographs
      http://stephenshore.net/photographs/seven/index.php?page=1&menu=photographs

    • 26/11/2015 – 10h02 | Sandrine Ville

      Merci pour ce commentaire intéressant. Ce qui est nouveau me semble t-il aujourd’hui c’est que ce phénomène s’est répandu dans la population générale, et n’est plus le fait d’une minorité d’experts de la photographie.

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